Mon sang n’a pas d’orientation sexuelle. Mon sang est abstinent.

(L’image d’en-tête est tirée du site internet de Stop Homophobie, qu’on embrasse chaleureusement et à qui on envoie des licornes ♥.)

Le don du sang pour tous, ou l’art de ne faire que des mécontents même en faisait des trucs bien. Marisol Touraine proclamait récemment, comme si elle annonçait l’abolition de l’esclavage, l’abolition d’une discrimination subsistant les hétérosexuels sains d’esprit et les homosexuels contre-nature, en autorisant le don du sang pour tous. Oui, bon, à certaines conditions. Il sera surtout ouvert à certaines personnes dont voici une liste à peu près exhaustive :
– Philippe Ariño, homosexuel catholique opposé au mariage pour tous et qui démontre que « l’amour homosexuel n’existe pas », dont nous vous reparlerons bientôt ;
– Le personnage principal de Toute Première fois, qui finalement préfère les femmes, c’est ballot ;
– Les homosexuels moches et/ou puceaux majeurs.

Enfin bref, si on veut donner son sang, il ne faut pas donner son sperme, et ce pendant un an. Pourquoi ? Parce que les homosexuels sont considérés comme des gros dégueux aux pratiques aussi contre-nature que dangereuses qui ont tous le sida à force de faire des choses très sales.

Face à cela, plusieurs réactions. Celui du facho qui dénonce l’idéologie socialiste, et qui, entre un twitt négationniste et un autre anti-kébab, va se plaindre que les pédés ont de nouveaux droits.

De toute façon, les homosexuels, qui sont des gens très sales, ne vont pas réussir à être abstinents pendant un an, ils vont forcément vouloir coucher à droite à gauche sans pouvoir refouler leurs malsaines passions, tandis que les gentils hétérosexuels savent se montrer beaucoup plus continents et sages, heureusement qu’ils sont là.

Le site internet Christ News, dont le nom-même nous montre à quel point il est inspiré par la lumière divine, nous met en garde : « selon un sondage du fabriquant de préservatif Durex, la moyenne de relations sexuelles d’un gay est de 108 ». L’histoire ne dit pas si c’est 108 sur toute sa vie, 108 par an ou 108 par semaine, personnellement, j’en suis à peu près à 108 par jours, avec 108 compagnons différents, et je suis sans aucun doute sous la moyenne.

Toujours aussi éclairé, le site internet, qui n’hésite pas à ajouter un « e » à Marisol, parce que sans « e » ça pose sans doute un problème de genre, prend en référence l’institut russe de Pathologies, la Russie étant un pays très connu pour sa grande ouverture d’esprit vis-à-vis des orientations sexuelles exotiques, assurant que non seulement le sang homosexuel (opposé au « sang classique ») permet la propagation du sida, puisque je rappelle que nous sommes TOUS atteints à cause de nos pratiques déviantes, mais aussi et surtout permet la propagation de l’homosexualité elle-même. Le sang gay rend gay. Tout cela est très logique. Manger un kébab rend arabe, se priver de charcuterie rend musulman, cuire du riz bride les yeux. Et pour rester dans le domaine scientifique, se faire greffer le cœur d’une personne décédée nous conduit irrémédiablement à notre tour vers la mort. Comme quoi, hein !

Soucieux de vérifier les sources de cet article fort instructif, j’ai cherché ce qu’était exactement l’Institut Russe de Pathologies, histoire d’être certain que ce n’était pas l’autre nom du Ku Klux Klan. Google n’en a pas trouvé la moindre trace (à part sur le site parodique Nordpresse).

Mais ce qui m’énerve le plus finalement dans cette histoire, ce ne sont surtout pas ces néo-nazis qui ne déclenchent chez moi rien de plus qu’un petit rictus amusé, et à qui on apprendrait sans doute quelque chose en leur disant que nous aussi, homosexuels de notre état, on a des globules de race blanche.

Non, ce qui m’énerve, c’est toi, toi et toi, qui ne lit que ce que les journaux ont mis en gros titre, qui réagit à chaud sur un sujet dont tu n’as pas lu trois lignes.

Parce que oui, nous demander d’arrêter de coucher pendant un an afin de pouvoir prétendre à donner notre sang, c’est pas vraiment ce qu’on appelle « l’abolition de la discrimination ». Mais ce n’est pas, comme j’ai pu le lire à travers les 140 caractères de messages énervés, « pire » que l’interdiction totale. C’est dans cette interdiction que résidait la vraie discrimination. Pas dans ce premier pas vers l’égalité des droits.

Et puis plutôt que de réagir à chaud sur des gros titres, sur des hashtags, est-ce qu’on ne pourrait pas se taire et écouter Marisol parler ?

L’abolition totale de la discrimination est prévue pour 2017. Une véritable avancée est promise, et ce n’est pas vraiment ce que j’appelle une « nouvelle stigmatisation ». Alors on a le droit de ne pas croire à ces promesses de la ministre de la Santé, mais en attendant, le débat sur le don du sang pour tous avance plus, et connaît des réalisations bien plus concrètes que ceux sur la PMA et la GPA qui sont lentement repoussés vers l’abîme de l’oubli. Oui, nous demander d’être abstinents pendant un an pour donner notre sang est encore discriminant, mais cette situation est appelée à changer. C’est un premier pas vers l’égalité, une période de test qui rassure les demandeurs de sang face au risque du sida et contribue à construire, lentement, le majestueux tombeau de la discrimination.

En résumé, ce qui est grave, ce n’est pas d’ouvrir de façon temporairement limitée le don du sang aux homosexuels. Ce qui est grave, c’est de penser que les pratiques homosexuelles sont forcément liées au sida, et de jouer sur cette peur en faisant parler les chiffres qui jouent contre nous. Les chiffres, parce que rien de plus solide ne peut justifier notre exclusion totale du don du sang. La vraie discrimination, la vraie stigmatisation, elle est là. Mon orientation sexuelle n’est pas dangereuse. Mon sang n’a pas d’orientation sexuelle. Mon sang est abstinent.

Que ceux qui trouvent cette loi stigmatisante cessent de se plaindre, qu’ils désobéissent. Quand on veut donner son sang, ce n’est pas vraiment compliqué de se faire passer pour hétérosexuel, même si c’est encore plus facile de cracher sa colère en 140 caractères sans agir. En attendant 2017 et l’égalité des droits, si on pouvait se montrer un peu plus sympathique avec le gouvernement qui nous a permis de nous marier, d’adopter, et bientôt de donner notre sang, ça serait sans doute une bonne idée. Après, si vous voulez vraiment vous indigner, il y a Robert Ménard et Nadine Morano, voire notre ami le 49-3.

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4 réflexions au sujet de « Mon sang n’a pas d’orientation sexuelle. Mon sang est abstinent. »

  1. Accessoirement j’imagine que c’est aussi possible de mentir sur la date de son dernier rapport. Enfin, je ne suis pas bien au point sur tout ça, mais ça m’étonnerait qu’on puisse vraiment calculer ça précisément non ?
    Très bon article en tous cas.
    Et sinon, il y a moyen de présenter un marchand de kebab gay à Robert Menard, histoire de rigoler un peu ?

    • On peut légitimement le voir comme ça. Mais je crois que le combat se trouve ailleurs. Dans l’histoire, ce qui importe surtout, c’est d’aider les demandeurs de sang. Si nous voulons nous battre pour l’égalité, ça doit être motivé avant tout par une volonté de donner notre sang. Et si nous voulons vraiment donner notre sang, c’est possible, il suffit de désobéir.

      Personnellement, dans le cas particulier et complexe du don du sang, je ne pense pas que mentir sur son orientation sexuelle soit un retour au placard, c’est plutôt une forme de désobéissance civile légitime en plus soft.

      Néanmoins, je souhaite tout autant que vous la fin définitive de cette discrimination que rien ne justifie et qui contribue à nous stigmatiser en véhiculant une image assez moche des homosexuels.

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