Gwenadu la pénurie !

Ce que je m’apprête à vous révéler est très personnel, vous ne me verrez plus jamais de la même façon, j’implore votre indulgence, j’espère que vous serez assez tolérants pour m’accepter comme je suis avec ma différence, vous savez pour moi aussi c’est dur à vivre, c’est dur de m’accepter tel que je suis, malgré tout viser la Lune ça me fait pas peur, mais quand même tout cela est intime, enfin voilà : je suis Breton. Pfiouh ça y est c’est dit.

Être breton, ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’il y a du cidre dans ton biberon, que tu fais une réaction allergique quand on te sert du beurre doux, que tu es constitué à 30% de kouign-amann et à 35% de caramel au beurre salé, et que tu répands la bonne parole des galettes de blé noir et des crêpes de froment. Tout ça, c’est ce qui nous donne un côté sympathique, un peu folklore, c’est ce qui vous donne envie d’avoir un copain breton, parce que même s’il pleut tout le temps chez eux, on se marre quand même bien chez Marianig et Goulvenez1, bien qu’ils tiennent beaucoup mieux l’alcool que nous.

Après, être breton, c’est aussi faire quelques conneries de temps en temps, et ce avec ou sans cidre2. Non, je ne veux pas vous parler de Nolwenn Leroy que je respecte infiniment, je préférerais évoquer le drâââââââme de l’écotâââââxe. Et oui, on a voulu imposer l’écotaxe aux Bretons, apparemment c’était plus grave encore que de leur imposer de se débarrasser de leurs albums d’Alan Stivell. Paf, bonnets rouges, méga rébellion. L’écotaxe, pourtant, c’était un dispositif qui permettait pourtant d’inciter les agriculteurs à éviter de faire venir leurs marchandises de trop loin, ce qui aurait donc eu pour effet de diminuer la pollution et de favoriser le développement des commerces locaux.3 Visiblement, ça n’a plu à personne, et depuis, plus d’une centaine de portiques bordent nos belles routes bretonnes, des portiques aussi moches qu’inutiles.

Or donc, je poursuis ce petit exposé avec un exemple plus récent. Vous n’êtes pas sans savoir qu’en ce moment la France gronde contre la loi Travail, un grondement qui se fait particulièrement entendre en Bretagne et plus particulièrement à Rennes, même si ça implique de se faire encercler sur la place Charles de Gaule et de se faire éborgner. En Bretagne on gronde, tout le monde gronde, et les routiers bloquent l’essence, créant une situation quasi-apocalyptique. Imaginez un monde sans carburant. Mon Dieu, il va falloir marcher pour aller chercher le pain, prendre son vélo pour aller au cinéma et prendre le train pour aller travailler, ou éventuellement covoiturer avec ceux qui ont encore de l’essence. Bon, j’exagère, il faut bien reconnaître que c’est carrément gênant, même si c’est quand même symptomatique d’une société un peu trop dépendante de sa voiture. PASSONS.

Terreur donc en Bretagne face à cette pénurie. C’est plus la Bretagne ici, c’est les bureaux d’une entreprise d’informatique la veille de l’an 2000. Ce ne sont plus des bretons, c’est Marion Maréchal-Le Pen à une gay pride. Les gens sont fous et se précipitent donc tous vers toutes les stations essence de la région, que le réservoir de la voiture individuelle soit plein ou pas, mieux vaut prévenir que guérir. Au lieu d’attendre que la situation reprenne un cours normal et d’économiser l’essence encore présente dans les stations, tout le monde préfère vite faire le plein avant la rupture. Comme si les stations service avaient besoin d’un réapprovisionnement tous les deux jours. Voilà comment les bretons ont :

1) réussi à mettre leur région en situation de pénurie d’essence en moins de vingt-quatre heures ;

2) réussi à créer des embouteillages monstrueux à l’entrée de Montfort-sur-Meu, petite ville de 8000 habitants, dès lors que la nouvelle du réapprovisionnement de la station Total s’est propagée, et bloquer l’accès au Super U local et au nouveau lotissement des Tardivières.

Je riais donc de ce spectacle surréaliste, comparable à la scène de Kirikou quand il débloque la source qui abreuvait le village (L’EAU EST LÀ !), quand j’entends : « Enfin de toute façon, le plus chiant c’est la poignée de branleurs qui bloquent les raffineries et qui emmerdent tout le monde ». Sauf que non, mon coco. Les grévistes ne sont pas des branleurs, les manifestants ne sont pas des randonneurs bruyants, les syndicats ne sont pas des petits teigneux. En gros, quand on bloque le pétrole, c’est pas pour le plaisir de le bloquer, encore moins par flemme de faire son travail ou autre prétexte étrange. C’est pour protester contre un gouvernement qui fait passer en force une loi rétrograde sur le travail. C’est pour toi, pour moi, pour nous, pour ton présent et ton avenir. Et ça a des chances de marcher ! À en croire cette récente publication sur la page Facebook du gouvernement, les sphères dirigeantes pourraient bien commencer à avoir un peu peur de toute cette contestation. Plus facile d’éborgner un manifestant que de faire face à une pénurie d’essence nationale. Non, mon chou, les français ne sont pas pris en otage par les grévistes. Une prise d’otage, ce n’est pas juste devoir attendre dans sa voiture le temps que tout le monde ait fait le plein à la station essence, c’est légèrement plus violent. A la limite, les français sont pris en otage par le 49-3 et par l’escroquerie du « social-libéralisme » qui tient les français entre ses griffes pour encore au moins un an.

Voilà. J’aime les Bretons, j’aime le caramel et le sel de Guérande, j’aime les bigoudaines et les algues vertes, mais franchement, ça va un peu loin tout ça quand même, toutes ces conneries, non ?

Moralité de cette histoire : ne jouez pas au plus con avec nous les bretons, n’essayez même pas, parce qu’on va clairement vous surclasser. Faites gaffe. On a Vincent Bolloré. À bon entendeur.

Note : entre le début et la fin de la rédaction de cet article, j’ai découvert que les Bretons n’étaient pas les seuls touchés et que les files de voiture commençaient aussi à apparaître en Île-de-France ou plus dans le sud. J’ai tout de même préféré parler des Bretons, qui sont beaucoup plus drôles et attachants que les Parisiens et les Toulousains.

  1. D’après la rumeur, ce couple vraiment sympathique et avenant, installé dans une charmante maison à Lampaul-Plouarzel ou à Beuzec-Cap-Sizun, je sais plus bien, aurait au moins un parent en commun. D’où cette délicieuse comptine : Quand un couple divorce en Bretagne, restent-ils, restent-ils… Quand un couple divorce en Bretagne, restent-ils encore frère et sœur ?
  2. D’autant que pour se bourrer avec du cidre, bah…
  3. De ce que j’avais cru en comprendre en tous cas, merci d’adresser vos lettres d’insultes à la rédactrice en chef directement si je fais fausse route.
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